Témoignage d’un français resté en Syrie

Paul est français. La soixantaine, il habite Damas depuis 2 ans. Il a souhaité rester en Syrie malgré les évènements. C’était l’un de mes plus fidèles amis quand j’habitais encore là-bas. Voici le témoignage qu’il m’a envoyé le 24 juin 2011.

“Amoureux de la Syrie depuis mon premier voyage à Damas en 1969, y ayant vécu trois
ans de 1972 à 1975, je suis retourné à mes premières amours et jʼhabite à Damas depuis maintenant deux ans.
Ce qui se passe actuellement est à la fois triste à cause des morts, de lʼéconomie qui se casse la gueule, des milliers de prisonniers, des gens obligés de fuir en Turquie… et à la fois cʼest un espoir de voir un jour tomber cette dictature odieuse. Chose curieuse, quelquʼun qui serait parachuté dans Damas actuellement (et ce depuis trois mois, à part quelques vendredis, comme aujourdʼhui, où la ville était vide, les gens restant planqués chez eux) ne pourrait pas se rendre compte quʼil se passe quelque chose dans le pays. La ville a son aspect ordinaire, beaucoup de monde dans les rues et les souks, de lʼanimation… Bien sûr, on ne voit plus aucun touriste, et, sans doute pour cause dʼanémie du commerce, on voit dix fois plus de vendeurs à la sauvette qui étalent leurs marchandises sur les trottoirs un peu partout, en particulier sur toute la longueur du souk Hamidié au milieux de la voie. On voit bien par ci par là quelques militaires armés, mais on pourrait mettre ça sur le compte dʼun pays sous dictature. Excepté évidemment mardi dernier 21 juin où la ville était pleine de manifestants pro-Assad.
Mon amie syrienne qui revenait à pied de son travail mʼa dit quʼils avaient des têtes plutôt patibulaires et hargneuses, mais cʼest le point de vue de quelquʼun qui nʼest pas forcément très objectif étant donné sa haine du gouvernement. Mon dernier voyage en voiture en Syrie remonte à deux mois; nous sommes allés de Damas à Kassab dans le nord près de la frontière turque en passant par les montagnes et les lacs. Des casemates étaient déjà installées un peu partout, quelques sacs de sable et deux militaires armés. A deux barrages on a dû sʼarrêter, mais on nous a laissé passer avec un grand sourire au vu de mon passeport français. Au retour nous sommes passés par Lathaquié où nous avons dû longer un quartier entièrement bouclé par lʼarmée; à chaque entrée de rue des sacs de sable et une dizaine de militaires armés, nʼentrait pas qui voulait! Dans la montagne, entre Cheikh-Badr et Wadi lʼouyoun (pour ceux qui connaissent), dans les villages les habitants étaient sur le pas de leur porte plutôt endimanchés. Cʼétait le dimanche de Pacques et jʼai pensé que cʼétait une bonne raison. Mais soudain nous avons vu arriver face à nous une cinquantaine de motos suivies par quantités de voitures et de minibus, prenant toute la route et fonçant en criant des slogans et brandissant des drapeaux par les fenêtres. Très impressionnant! Cʼétait une manifestation organisée pour lʼenterrement de militaires tués lʼavant veille. Près de Homs nous avons dû contourner une ville tellement il y avait de monde, là aussi pour un enterrement. Retour jusquʼau coeur de Damas sans problème. Autre événement dont je suis témoin indirect :
Mon amie syrienne habite Rouk-n-Eddin, quartier de Damas au pied du mont Qassioun. Le 26 avril vers dix heures du soir, des voitures se sont arrêtées dans sa rue au pied de son immeuble, les passagers sont sortis et se sont mis à tirer à la mitrailleuse dans tous les sens. Toute la famille sʼest terrée terrorisée dans une pièce au fond de lʼappartement, ça a bien duré 5 mn avant que la police nʼarrive et que les voitures sʼen aillent. Qui étaient ces gens venus pour terroriser la population? Le lendemain, la famille a découvert un trou causé par une balle dans un des carreaux dʼune fenêtre, la balle avait traversé le dossier du canapé pour venir se ficher dans le mur derrière. Peur rétrospective! Autre témoignage dʼun ami syrien qui connaît beaucoup de choses et de gens : Il mʼa dit que lʼamnistie déclarée lors du deuxième discours du président avait eu pour principaux effets 1°) de ne pas faire arrêter les personnalités importantes de Deraa (proches du gouvernement) qui avaient organisé lʼarrestation des gamins qui graphitaient les murs de leur quartier, leur torture, le bastonnage des mères venues réclamer leurs enfants… ce qui a mis le feu aux poudres, ce fut le tout début des manifestations. Ces quatre personnages, accusées, se prélassent tranquillement chez eux.
2°) Une grande quantité de “criminels” ont été relâchés. Dʼaprès ce que me dit mon ami, ces malfrats sont des gens qui perpétraient leurs méfaits la main dans la main avec la police, qui prenait sa part bien évidemment! Ce ne sont pas des anti-Assad, et ils auraient été armés avec des armes non répertoriées, pour soit inciter les jeunes à manifester, soit tirer dans la foule. Et ils se seraient transformés en comploteurs venus de lʼétranger… Encore une fois ça nʼest là quʼun témoignage et je nʼai aucune preuve. Jʼai lu un commentaire sur le site “joshualandis.com”, dʼun étranger en Syrie qui dit que “de tels incidents se produisent et sont lʼoeuvre de shabiha pro-régime qui nʼhésitent pas à sacrifier un militaire ou un policier pour illustrer que le régime est assiégé par des groupes armés”. Dʼautres commentaires nient bien entendu cette version. Mais qui croire? Lundi dernier, après que Bachar ait incité dans son discours les réfugiés de la frontière turque a rentrer chez eux, lʼarmée, installée tout le long de la frontière, a été renforcée. Vous pouvez imaginer si les gens ont envie de rentrer chez eux!!! Petit rappel, il y aurait près de 1500 morts et 12.000 personnes arrêtées. Les gens en prison sont battues, et dʼaprès le témoignage de Khaled Sid Mohand, le journaliste algérien qui a passé trois semaines en prison, sʼils battent les prisonniers à coup de giffles, de coup de poing et de bâtons, ça nʼest pas pour les faire parler, mais seulement pour les terroriser. Dʼailleurs le petit garçon de 13 ans qui a été torturé à mort et qui est devenu un symbole, quʼaurait-il bien pu leur apprendre? Dernier témoignage, mon amie syrienne qui comme beaucoup passait du temps sur Twitter, Facebook… et y écrivait, a trouvé un matin, il y a une dizaine de jours, en partant au boulot un mec en bas de chez elle qui lʼattendait et qui lʼa suivie jusquʼà son lieu de travail. En rentrant le soir, toujours suivie, des commerçants lui ont dit quʼils avaient été interrogés à son sujet, ainsi que le maire du quartier. Elle a été suivie comme ça plusieurs jours. Elle a aussitôt vidé son ordinateur et mis sur mes conseils la photo du président! Ça en est resté là pour le moment. Comme quoi les renseignements sont très très organisés pour la chasse sur internet. Dʼailleurs beaucoup dʼarrestations ont lieu au domicile directement. Mon impression est quʼaprès toutes ces tueries, le président dans ses trois discours a été tellement nul, quʼil a provoqué et augmenté lʼexaspération du “bon peuple”, et que ça nʼest donc pas prêt de sʼarrêter, au contraire. Ça a provoqué aussi des scissions au sein des familles ou avec des amis, entre les pro et les anti, sur fond dʼintolérance tribale ou religieuse… Des blessures qui auront sans doute du mal à se refermer.
Vendredi 14h : dʼaprès mon amie, il y a des manifs à Qameshlié, Homs, Hama, Raqqa, Jableh… Et autour de Damas à Qaboun, Douma, Midan, Rukn-Eddin, Qadam, Barzah… Cette après midi, il y avait une manif pro Assad sur la place de Bab-Touma, environ un millier de personnes avec un millier de drapeaux syriens, sono, personnalités… Mais Bab-Touma est le bastion chrétien et les chrétiens soutiennent Bachar car ils on trop peur de subir ce qui arrive en Iraq et en Égypte vis à vis des chrétiens. Je pense quʼau fur et a mesure des évènements une majorité du peuple se range derrière les manifestants… Lʼavenir nous le dira..”

Manifestation de soutien à la Syrie (19/06/11 – Paris) Show of support to Syria

Aux alentours de 200 personnes s’étaient réunies en face du mur de la paix à Paris le 19 juin 2011. Syriens ou non, ils étaient tous présents afin de dénoncer les crimes du président syrien Bachar Al Assad et la répression contre les manifestants. Ils demandaient également l’obtention rapide de toutes les libertés réclamées par le peuple syrien et des actions immédiates de la part du gouvernement. Voici quelques unes de mes photos prises sur place.

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About 200 people gathered in front of the wall for peace in Paris last sunday the 19th of june 2011. Syrians or not, they all were demonstrating against the crimes committed by the syrian president Bachar Al Assad and reporting the hard repression against the demonstrators. They also were claiming for more freedom for the syrian people and immediate decisions and actions from the government. Here are some of my pictures.

© SyrieOnline

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Lettre d’un révolté syrien à l’attention de l’Occident – Letter from a syrian demonstrator to the western world

Témoignage depuis Damas – From Damascus

Original version of the letter in english

First of all, it’s not my real identity, because I am Syrian. And Syrian people nowadays are not able to write or speak freely with their real own identity for the medias, so call me Basel.

I am a young syrian guy, I’m 26 years old and as any syrian who has always wanted to live freely without any fear from dictator, when the changes in the Arabic world started, I began to protest with my friends in front of many embassies in Damascus (Tunis ,Egypt, Libya). It was to support our brave brothers in the other arab countries, with some jealousy feeling they were about to get their freedom soon. At the same time I was imagining this day in Syria. Then when my people decided to leave their silence, I had them to release ourselves and get our freedom. I have joined the first protest in Damascus on the 15th of march 2011 and continued every day after. But the result is that a lot of people from my family and friends have been arrested by security forces with horrible treatment. They didn’t make any difference between men or women, old or young, they were hitting us with wood and steel cudgel and electricity stick until falling down. In the beginning I was thankfull to them because they didn’t kill us, but nowadays I see a lot of people are shooting every day and most of the cities in Syria are surrounded by military and security forces, with a big silence from the rest of the world. Recently the foreign countries did some very late commercial punishment on this bloody regime and its president ( Basher Alassad), but actually as syrian people we didn’t expect more from the western governments who talk a lot about humanity, democracy and freedom but in the real facts they are just interested in their commercial and politic benefits in the Middle-East. We know that we are on the right side and for sure we will win in the end. And I hope all the people in the west stand up with us by joining the syrian protesters abroad and will push on their governments to help our people and make this president lose the international legitimacy.

I hope I will survive to finally feel and experience freedom and the power to the people.

Basel.

(letter sent on June 10th 2011)

Traduction en français

Premièrement, je tiens à préciser que cela n’est pas ma vraie identité, parce que je suis syrien et que les syriens en ce moment ne peuvent pas écrire ou parler librement en révélant qu’il ils sont. Mon nom d’emprunt sera donc Basel.

Je suis un jeune homme syrien, âgé de 26 ans, et comme tout syrien qui a toujours voulu vivre librement et sans peur d’un dictateur, quand les choses ont commencé à changer dans les autres pays arabes, je suis allé manifester devant plusieurs ambassades à Damas (celles de Tunisie, d’Egypte, de Libye). C’était pour soutenir nos frères courageux de ces autres pays arabes, avec de la jalousie en pensant au fait qu’ils allaient enfin obtenir leurs libertés. Je m’imaginais la même chose pour la Syrie. Puis enfin le peuple syrien a décidé de rompre le silence, et je les ai rejoint pour enfin accéder à notre liberté. J’ai participé à la première manifestation à Damas le 15 mars 2011, et j’ai continué chaque jour qui a suivi. Beaucoup de gens de ma famille et de mes amis ont été arrêtés par les forces de sécurités et traités horriblement mal. Ils ne font pas de différence entre les hommes et les femmes, les jeunes et les plus vieux, ils nous frappaient avec des gourdins de bois, des barres de fer et des bâtons électrifiés jusqu’à ce que nous tombions par terre. Au début je les remerciais de ne pas nous avoir tués, mais désormais je vois des fusillades tous les jours. La plupart des villes syriennes sont envahies par l’armée et les forces de sécurité, et cela sans un mot de la part du reste du monde. Récemment certains pays étrangers ont puni commercialement le régime sanglant syrien et son président Bashar Al Assad, mais trop tardivement. En tant que syriens nous ne nous attendions de toute façon pas à plus de la part des gouvernements occidentaux qui parlent beaucoup d’humanité, de démocratie et de liberté, mais qui dans les faits ne sont uniquement intéressés que par leurs intérêts commerciaux et politiques au Moyen-Orient. Nous savons que nous sommes sur le droit chemin et que nous gagnerons à la fin. J’espère que tous les gens en Occident se joindront aux manifestants syriens vivants à l’étranger et qu’ils feront pression sur leurs gouvernements pour aider mon peuple et faire en sorte que ce président perde toute légitimité à l’international.

J’espère que je survivrai pour enfin savoir ce qu’est la liberté et le pouvoir au peuple.

Basel

(lettre reçue le 10 juin 2011)

Bienvenue sur Syrie Online

Depuis le 15 mars 2011, la Syrie est le théâtre de révoltes sans précédents. Encouragés par les révolutions tunisiennes et égyptiennes, et bien que l’histoire de ces différents pays ne soit pas comparable, des syriens ont à leur tour décidé d’élever la voix contre le régime de Bachar Al Assad. Un président qui tient d’une main de fer son pays, considéré comme l’un des états les plus policiers au monde. Le mouvement de contestation syrien est progressif, mais rallie pourtant aujourd’hui de fervents soutiens du régime, qui face à la répression sanglante ont ouvert les yeux sur le clan au pouvoir depuis 41 ans.

Malgré les promesses faites par le président syrien et les menaces de différentes organisations internationales et de l’ONU, la situation en Syrie s’empire de jours en jours.

Comme me disait un ami syrien vivant à Damas il y a quelques jours: “Nous ne pouvons plus faire marche arrière. Les opposants ne lâcheront rien, et le gouvernement est allé trop loin pour que le peuple puisse oublier. La Syrie ne sera jamais plus la même”. L’avenir du peuple syrien se joue donc à huit-clos et notre devoir est de relayer tant bien que mal les voix qui nous parviennent de Syrie, afin d’être mieux éclairés sur ce qu’il se passe sur place.

Ce blog n’a aucune revendication, ni aucun autre but que de relayer et donner la parole. La parole aux syriens restés sur place, qu’ils soient opposants ou qu’ils soutiennent le gouvernement. La parole aux syriens exilés, pour qu’ils puissent témoigner et expliquer. La parole aux expatriés, qui ont vécus ou qui vivent toujours en Syrie, afin de confronter les points de vue. Enfin la parole aux amoureux de ce pays, à qui cela fait mal d’être impuissants face à cette situation autant complexe que porteuse d’enjeux majeurs.

N’hésitez pas à me contacter pour collaborer à ce site. Ecrire, témoigner, dénoncer, approuver, hésiter, vous y êtes les bienvenus.

Relayons les témoignages et confrontons nos histoires. La Syrie ne mérite pas que nous nous taisons.

(Légende de la photo: j’ai pris cette photo en Mars 2010, à Arwad, seule et unique île syrienne, au large de la ville de Tartous. Des gamins syriens s’étaient assis sur des rochers et y discutaient tout en comptant le nombre de méduses qu’ils voyaient dans la mer. C’est aussi pour ces gamins là qu’il faut parler et ne pas laisser tomber la Syrie.)